Ellen Beate Hansen Sandseter,

professeur du module « Nature, Santé et Mouvement» à l’institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim

Quel est votre poste actuellement ?

J’étais à la base professeur d’éducation physique, et j’ai suivi une formation de psychologie réservée aux enseignants.  Je suis aujourd’hui formatrice à l’Institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim. J’enseigne ce qui est à présent devenu le domaine de compétences « Nature, Santé et Mouvement ». En général, les formateurs de l’Institut sont généralement aux-mêmes barnehagelaerer, sauf pour les sujets spécifiques comme le mien, les mathématiques, la nature et les sciences, et les arts.

En Norvège, tous les enseignants sont formés au même endroit, qu’ils souhaitent ensuite travailler en barnehage public ou privé ?

Oui, en Norvège, il existe une seule formation, de laquelle sortent des professionnels enseignants certifiés. C’est la formation publique nationale, et c’est la même pour tous, dans tout le pays.

L’intitulé du poste des étudiants que vous formez a récemment changé. Avant, ils étaient ” enseignants de l’école maternelle “. A présent, ils sont « enseignants de jardin d’enfants ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La profession a été effectivement renommée. Une réforme de l’éducation assez importante a été mise en place depuis environ un an et demi, et concrètement mise en œuvre en août 2013. 

Les objectifs de la formation restent les mêmes, mais ils sont construits différemment. Le cursus n’est par exemple plus réparti en « sujets » mais en « aires de compétences » 8. L’institution préfère que les apprentissages soient organisés ainsi, de manière plus holistique.

Le changement de nom du poste est, selon moi, clairement un acte politique : ainsi, on ne souhaite pas voir le barnehage juste comme ce qui existe avant l’école. La profession souhaitait vraiment s’affirmer comme indépendante, et autre qu’une simple préparation à l’école.

La formation est-elle identique, que les étudiants souhaitent travailler avec des enfants de 0 à 3 ans ou de 3 à 6 ans ?

Oui, c’est la même. La formation permettra aux étudiants de travailler avec des enfants de 0 à 6 ans. Il est de toute façon important de connaître l’intégralité du développement de l’enfant pour cette tranche d’âge, de manière à savoir ce qui s’est passé avant, et ce qui se passera après.

Par contre, au cours de la troisième année, les étudiants peuvent choisir d’approfondir un sujet dans le cadre de la rédaction d’un mémoire 9, et ce sujet peut-être l’accompagnement des tout-petits.

Ensuite, lorsque leur formation est terminée, ils ont les compétences pour travailler avec des enfants de 0 à 6 ans. De toute façon, quand ils cherchent du travail, ils ne postulent pas pour un groupe d’âge, mais pour un poste en barnehage. Ils peuvent donc travailler quelques années avec les jeunes enfants, puis quelques années avec les enfants plus âgés.

Les équipes en poste sont composées de quel type de professionnels ?

Les barnehagelaerer, qui sont formés, et les assistants, qui ne le sont en général pas, du moins au départ.

Si vous deviez citer les deux ou trois choses primordiales que vous souhaitez transmettre à vos étudiants et que vous aimeriez qu’ils gardent en tête tout au long de leur carrière ?

Les études qualitatives montrent que la compétence relationnelle du professionnel vis à vis des enfants est primordiale. Les compétences et les connaissances permettant au barnehagelaerer d’assister l’enfant dans le développement des relations avec les autres, que ce soit les enfants ou les adultes, et d’aller à la rencontre de chaque enfant, en considérant son stade de développement et ses besoins, me semblent effectivement essentielles. Je dis également à tous mes étudiants que s’ils ne sont pas capables de faire revivre l’enfant de 3 ou 4 ans en eux, ils ne doivent pas devenir barnehagelaerer. Si leur but est de boire un café dans un coin de la classe et de regarder les enfants, ils ne pourront jamais être des pédagogues. Ils ont besoin de s’engager dans ce métier. Ils doivent aimer jouer avec les enfants, soutenir leur développement, s’impliquer dans les activités, toujours être conscient de ce qui se joue et représenter un support sécure pour l’enfant.

Enfin, les étudiants doivent développer la compétence suivante : utiliser les situations de jeux comme des supports d’apprentissages. L’idée est de s’intéresser à l’intérêt des enfants pour quelque chose à un moment donné, et d’avoir la capacité de créer spontanément des situations d’apprentissages sur le sujet. Et pour pouvoir être aussi flexible, ils ont vraiment besoin de savoir ce qu’ils font, et d’avoir les connaissances leur permettant de les faire soudain ressortir sans que cela n’ait été planifié. Je pense vraiment que les enfants de 0 à 6 ans sont les plus motivés pour apprendre si l’on suit leurs centres d’intérêts.

Pour moi, un barnehagelaerer utilise à la fois ses compétences personnelles et ses connaissances académiques. En Norvège, on se focalise beaucoup sur le terme d’Education. Pour les enfants, ce terme regroupe à la fois les apprentissages et le développement. C’est la même chose pour les barnehagelaerer. Ils doivent traverser tout ce processus d’apprentissage pour avoir au final les compétences personnelles et les connaissances académiques requises.

Vous le savez sans doute : beaucoup de parents étrangers sont assez surpris quand ils visitent un barnehage norvégien pour la première fois. Certains ont le sentiment que les enfants jouent librement, de manière assez brutale parfois, sans qu’il semble y avoir de règle.

Je pense que cela dépend du pays d’origine de ces parents. C’est vrai que les jardins d’enfants, dans d’autres pays, ressemblent davantage à l’école. En Norvège, nous sommes très représentatifs du « modèle nordique », basé sur le jeu libre, l’exploration et le développement des compétences motrices et sociales de l’enfant : apprendre à devenir un bon citoyen, à respecter les autres, à se faire des amis et à les garder, comprendre quel genre de société on souhaite créer… Les apprentissages académiques à cet âge ne sont pas très importants pour nous, car on estime qu’ils arrivent naturellement quand l’enfant peut jouer librement et être actif de multiples façons.

Je pense que c’est ce qui donne parfois l’impression que les enfants ne font que jouer et que rien n’est planifié. Mais tous les barnehage ont un planning pour l’année, pour le mois, pour la semaine. Par contre, c’est sûr qu’on garde beaucoup de flexibilité, l’important étant de proposer un environnement de jeux qui peut soutenir le développement global de l’enfant.

Si le barnehagelaerer a pour objectif un apprentissage scientifique en lien avec la Nature, c’est évident qu’il ira en forêt avec les enfants plutôt que d’utiliser des photos, par exemple.

J’ai récemment entendu parler d’un documentaire norvégien en cours de réalisation, qui présente la manière française d’élever les enfants comme un modèle. Avez-vous lu cet article ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

J’ai effectivement lu cet article. Ce que j’ai compris, c’est que cette équipe souhaitait montrer de quelle manière on pouvait être plus exigeants avec les enfants. En Norvège, on protège peut-être trop nos enfants en un sens. Ils n’ont pas de notes à l’école, ni d’appréciations de la part des professeurs car on craint que cela les blesse. Il faut peut-être les confronter à la réalité. En France, le système scolaire est plus exigeant : les enseignants ont plus d’attentes vis-à- vis des enfants, font davantage de commentaires sur leur travail.

 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Que pensez-vous par exemple de la volonté ici de ne pas donner aux élèves de notes ?

En fait, je ne pense pas qu’on devrait surprotéger nos enfants. Ils ont besoin de savoir à quoi ressemble la réalité. Mais pour les notes à l’école, je trouve que n’en donner qu’à partir de 13 ans, c’est largement assez tôt. En Angleterre, les enfants sont notés dès qu’ils ont 5 ou 6 ans, et les études montrent des taux de dépressions et de suicides très élevés. Les enfants souffrent énormément du fait d’être constamment jugés. On doit sans doute trouver un juste milieu entre les deux systèmes.

Mais en vous écoutant, je trouve que votre système scolaire ressemble en fait à votre système social et professionnel. La hiérarchie est très peu marquée généralement, et les gens sont très peu dans le jugement. Tout cela est donc très logique en un sens.

Oui, nous sommes un pays très démocratique, et cela ressort aussi dans notre système scolaire. Mais quand j’étais enfant, il y avait beaucoup plus de discipline à l’école. Les enseignants étaient beaucoup plus autoritaires, et étaient beaucoup plus respectés. C’est en tout cas mon avis. Cela explique que beaucoup de norvégiens aimeraient revenir en arrière. Nous souhaitons donc conserver notre société égalitaire et démocratique, mais il est important de mettre en place de bons environnements d’apprentissages. Et parfois, il faut avouer que c’est l’anarchie complète en classe. Je pense que cette évolution est également due au fait que les parents ont maintenant souvent un niveau d’études important, et questionnent davantage les choix des éducateurs et des enseignants qu’auparavant. Beaucoup de choses sont à mon sens très positives concernant l’éducation dans notre pays, mais nous avons, comme partout, le revers de la médaille également.