Être jeune enfant, parent et professionnel de la Petite-Enfance aujourd’hui, à Oslo, en Norvège…

Être jeune enfant, parent et professionnel de la Petite-Enfance aujourd’hui, à Oslo, en Norvège…

Holmenkollen, la station de métro qui dessert le site du tremplin à skis à Oslo. Il est 15h45 environ. De nombreux touristes et quelques travailleurs attendent le métro pour redescendre dans le centre-ville. La rame apparaît au milieu des arbres, serpente dans ce dernier virage, puis s’arrête. Les portes des deux premières voitures s’ouvrent, les voyageurs rentrent. Ils peinent à trouver une place entre des jeunes enfants, qui engagent assez rapidement la conversation avec eux. Fréquentant un barnehage1 situé dans la forêt, sur cette petite montagne surplombant Oslo, ces enfants sont déposés par les éducateurs à l’une des stations de la ligne qui redescend dans le centre d’Oslo, et c’est ainsi qu’ils retrouvent chaque soir leurs parents.

Des structures d’accueil le plus possible au cœur de la nature…

Envisager l’accueil des enfants d’âge préscolaire, c’est-à-dire entre 1 et 6 ans, à l’intérieur, semble parfois tout simplement inconcevable pour les Norvégiens. Voilà pourquoi certains parents choisissent de confier leurs enfants dans des barnehage situés en dehors du centre-ville, souvent en forêt, dans les zones les plus vertes d’Oslo. Quelques unes de ces structures d’accueil sont même quasiment exclusivement extérieures. On les appelle les « utebarnehage ». Leurs petits locaux, situés au milieu d’un immense parc, permettent juste aux enfants d’y faire quelques activités ou d’y manger en cas de très grand froid, et bien sûr d’aller aux toilettes. Mais la plus grande partie de la journée, y compris le repas, se passe généralement à l’extérieur.

Dans les barnehage classiques, la plupart des enfants, par groupes, bénéficient au moins d’une journée entière passée en plein air chaque semaine. L’été, le plus fréquent est d’aller en forêt, d’y faire un feu, de déjeuner autour en dégustant des grillades, et de profiter de ce terrain de jeu grandeur nature. L’hiver, on peut bien sûr y ajouter les activités liées à la neige : luge, skis, patins à glace…

Dans tous les cas, vous l’aurez compris, c’est dehors que les enfants passent ici beaucoup de leur temps en structure collective. Le reste de la semaine, il est habituel que cela représente quotidiennement à peu près la moitié de leurs journées : ils sont parfois accueillis dehors, ils déjeunent souvent dehors, ils dorment quasiment toujours dehors, sur leur peau d’agneau et chaudement emmitouflées dans leurs poussettes. L’hiver, la seule restriction est la température ressentie: au-dessous de –10 C, les enfants sont censés faire la sieste à l’intérieur.

Une partie des jardins ressemble parfois à ceux des crèches ou cours d’écoles maternelles françaises. Mais si l’intégralité n’a pas pu être gardée sauvage, un petit coin de jardin au moins le reste toujours un minimum: une petite forêt vallonnée, un terrain accidenté, des arbres à escalader… La vision norvégienne de l’enfant rend totalement indispensable ce terrain de jeux qu’est la Nature, et qu’elle soit laissée dans son état le plus naturel possible est primordial.

De plus, si la prise de risque est surveillée, elle est aussi permanente et encouragée. Aucun adulte n’aurait, par exemple, l’idée d’aller empêcher un enfant commençant tout juste à marcher de s’aventurer sur la partie pentue d’un jardin, qu’elle soit sèche, mouillée, enneigée voire glacée. Aucun. Sauf peut-être un professionnel étranger nouvellement arrivé dans le pays. Et très vite, lui aussi verra à quel point l’enfant qu’on laisse libre de ses mouvements cherche son équilibre, le trouve souvent, tombe parfois, et demande de l’aide si besoin. Mais au final, il se relève toujours, heureux d’avoir essayé, d’avoir atteint son objectif seul, ou en coopérant avec un adulte ou un enfant aîné.

Un accueil en structures collectives réservé aux enfants de 1 à 6 ans

En Norvège, les plus jeunes enfants à entrer en collectivité ont autour de 12 mois. Leurs parents bénéficient tous d’une première année de congé maternité et paternité, souvent répartie de la manière suivante : 9 mois pour la maman (« mamaperm »)et 3 mois pour le papa (« papaperm »), durant lesquels une allocation équivalente à 100% du salaire du parent est versée.

De nombreuses activités sont alors proposées aux familles pour leur permettre le maintien d’une vie sociale: d’une part, les centres médicaux convient les mamans ayant accouché à la même période à intégrer un petit groupe composé de 6 à 8 femmes et de leurs bébés, et les encouragent à se retrouver régulièrement pour marcher, boire un café, faire une visite… On les appelle les « barselsgruppe » (« groupe de maternité »). Cette tradition étant très ancrée et appréciée, la quasi-totalité des jeunes mamans y participe! Et pas de souci pour trouver des idées de sorties: de nombreuses initiatives privées offrent aux jeunes mamans des multiples possibilités: participer à un cours de baby yoga, de baby song, ou encore à une visite de musée adaptée aux bébés sont des envies très aisées à concrétiser à Oslo! La journée, les cafés de la capitale sont également quasi exclusivement fréquentés par des groupes de jeunes parents et de leurs bébés, en semaine tout du moins.

D’autre part, ces derniers peuvent également se retrouver dans les åpenbarnehage3, qui sont à peu près l’équivalent des accueils parents-enfants en France. Les familles y apprécient un environnement adapté, et l’accompagnement par un professionnel de la Petite-Enfance. S’ils sont officiellement destinés aux enfants entre 0 et 6 ans et à leurs parents, ces åpenbarnehage sont surtout fréquentés par des bébés de 3 à 12 mois. En effet, au terme de cette première année durant laquelle ce temps familial est vraiment privilégié, les parents ont plusieurs options :

– permettre à l’un d’eux de ne pas reprendre le travail pour poursuivre l’accompagnement de l’enfant à la maison. Ce sont souvent ces parents qui continuent à fréquenter les åpenbarnehage avec des enfants devenus donc un peu plus âgés, ou encore qui utilisent les barnepark4, mode de garde cette fois-ci, où les enfants ne restent que quelques heures par semaine. Actuellement, peu de norvégiens choisissent cette option, soit pour des raisons financières, soit pour rester dans une dynamique professionnelle. C’est d’ailleurs ce qui explique la quasi disparition des barnepark à Oslo (il en reste seulement deux pour toute la ville actuellement).

– choisir une dagmama, c’est-à-dire une assistante maternelle. Ici, aucune formation, aussi minime soit-elle, n’est demandée pour devenir « dagmama ». Il suffit juste de trouver des familles intéressées par ce service, et de déclarer son activité à l’office des taxes. La simplicité de cette procédure explique que c’est une activité souvent choisie par des femmes étrangères arrivant en Norvège.

– choisir une structure d’accueil collectif… ou plutôt faire une liste de souhaits, et attendre la réponse de la mairie! Comme dans beaucoup d’autres capitales, le nombre de barnehage n’est, selon les quartiers d’Oslo, pas toujours proportionnel aux besoins. Les familles choisissent donc cinq barnehage, soumettent cette liste à la mairie, et reçoivent la réponse de cette dernière après quelques semaines. Parfois, elles obtiennent une place dans le barnehage figurant en haut de leur liste ; souvent, dans un de ceux qui y figurait plus bas; mais il arrive aussi que le barnehage attribué à leur enfant soit tout autre, et potentiellement éloigné de leur habitation.

Une offre de structures à la fois publique et privée, et des équipes au total peu formées

Il existe des barnehage publics et privés. Leurs tailles peuvent beaucoup varier : aux deux extrémités de l’offre, on trouve par exemple les « familiebarnehage »6, et les « basebarnehage ». Les premiers accueillent de tout petits effectifs d’enfants de 1 à 3 ans, soit au domicile de l’un d’eux, soit dans une maison louée par le groupe de parents à cet effet. Les seconds sont d’énormes structures, dans lesquelles les enfants se partagent les espaces et le personnel, avec donc beaucoup moins de repères. Entre les deux, les barnehages « classiques » sont de taille moyenne, composés d’espaces réservés à chaque groupe d’enfants et d’adultes y évoluant.

La plupart des barnehage publics sont ouverts de 7h à 17h, et couvrent ainsi à peu près l’amplitude de travail des parents. Les barnehage privés ont en général une amplitude horaire un peu moins large (de 7h30-45 à 16h30).

Dans ces barnehage, chaque groupe d’enfants est pris en charge par une équipe, selon le ratio suivant : 1 adulte pour 3 enfants de 1 à 3 ans, et 1 adulte pour 5 enfants de 3 à 6 ans. Et en Norvège, la plupart des équipes sont composées d’un barnehagelaerer7 et de plusieurs assistant(e)s, en général non formé(e)s aux métiers de la Petite- Enfance. Il s’agit la plupart du temps de jeunes adultes occupant ces postes pour pouvoir ensuite financer leurs études, ou d’ étrangers qui profitent de cette expérience et du contact avec de jeunes enfants pour apprendre la langue. Parfois, notamment dans les barnehage privés, un « pédagogue » rejoint l’équipe pour participer à la mise en place d’une pédagogie spécifique. Ici, quand les barnehages affichent un choix pédagogique, ils se réfèrent pour la plupart à Rudolf Steiner et Reggio Emilia , et pour certains à Maria Montessori.

Le barnehagelaerer, quant à lui, a suivi une formation de trois ans. Cette dernière lui permet d’aborder, au fil de ces trois années, des domaines tels le développement de l’enfant, le jeu et les apprentissages, la nature, la santé et le mouvement ou encore la société, la religion et l’éthique mais aussi le leadership et le travail d’équipe ; il effectue également des stages en barnehage pendant une durée totale d’environ trois mois et demi sur la totalité des trois années de formation ; il rédige enfin, au cours de sa dernière année d’étude, un mémoire sur des thèmes comme le langage, le jeu et l’identité dans une perspective de diversité culturelle, la santé infantile, ou l’accompagnement des enfants les plus jeunes.

L’ école après 6 ans… et quelques débats sur « l’avant » !

Comme dans beaucoup d’autres pays nordiques, l’école à proprement parler ne commence donc ici qu’aux 6 ans de l’enfant. Et il semble qu’en Norvège, la tendance soit de souhaiter conserver cette spécificité: Ellen Beate Hansen Sandseter, professeur à l’Institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim, insiste notamment sur le fait que le gouvernement a récemment changé le nom du personnel formé dans les barnehage : de « førskolelærer » (enseignant d’école maternelle), ils sont devenus « barnehagelaerer » (enseignant de jardin d’enfants). Un détail linguistique qui en dit long. Pour autant, Ellen Beate confirme bien que des apprentissages se font au barnehage, ce principalement à travers le jeu. C’est d’ailleurs, pour elle, un des prérequis pour les étudiants souhaitant devenir barnehagelaerer: ils doivent avoir envie et prendre du plaisir à jouer avec les enfants.

Le concept du « barnehage » n’est donc pas tellement remis en question ici. Par contre, l’accueil des enfants de 1 an suscite davantage de débats. D’une part, les statistiques sont effarantes : si 15% des enfants âgés de un à deux ans fréquentaient un barnehage en 1990, ils sont aujourd’hui 70% , et ont des journées en collectivité de plus en plus longues. D’autre part, c’est souvent sans grande transition que le bébé passe de sa vie familiale, très préservée la première année, à la collectivité. Même si l’amplitude de présence de l’enfant au barnehage augmente souvent très graduellement (d’abord la matinée, puis la matinée+le déjeuner, puis la matinée+le déjeuner+la sieste, puis la journée entière), la période d’adaptation incluant la présence du parent est souvent de 2 ou 3 jours seulement. Ce qui semble assez peu suite à l’année entière passée en famille. Et si la plupart des parents profitent avec bonheur de cette première année de « mamaperm » et de « papaperm », peu d’entre eux la prolongent. Les raisons invoquées sont parfois idéologiques (« après un an, c’est positif pour l’enfant de se séparer de son parent et d’être en collectivité »), souvent professionnelles (l’égalité homme-femme étant vraiment une caractéristique de la société norvégienne, chaque membre du couple affirme et revendique son droit à mener une carrière sans plus d’interruption que celle déjà occasionnée par les papa- et mamaperm), toujours financières (après cette première année ou les parents sont rémunérés à 100% de leurs salaires, l’aide allouée par l’état passe à environ 6000 couronnes par mois ensuite, c’est à dire environ 700€)

De ce fait, des voix s’élèvent, depuis quelques années, pour soutenir les parents et les professionnels convaincus de la nécessité d’une transition la plus en douceur possible entre le milieu familial et la collectivité. Ingrid Porsch, par exemple, est « pédagogue de l’attachement », et a créé sa petite entreprise en 2009. Son objectif est d’apporter aux parents et aux professionnels les connaissances scientifiques actuelles sur le thème de l’attachement et du développement de l’enfant, afin d’assurer des relations de confiance et de respect au sein de la famille, mais aussi entre l’enfant, ses parents, et les éducateurs qui vont l’accueillir. Ingrid défend notamment l’idée que la période d’adaptation au barnehage doit vraiment être adaptée à chaque enfant et à ses parents, que ce soit en terme de modalité et de durée.

De nombreux blogs de mamans, de papas ou de professionnels questionnent également l’organisation actuelle de la société au regard des besoins du jeune enfant. Tous essaient de faire mieux connaître la théorie de l’attachement de John Bowlby. Le professeur Lars Smith, du département de psychologie de l’Université d’Oslo notamment, a récemment insisté sur le fait que les barnehage norvégiens n’accordaient pour le moment que trop peu d’attention aux besoins d’attachement de l’enfant : selon lui, l’augmentation incroyable du nombre d’enfants fréquentant un barnehage entre 12 et 24 mois a été de pair avec des effectifs de plus en plus nombreux, un manque de qualification concernant certains membres des équipes, et un grand turn-over au niveau du personnel. Et cette réalité est pour lui inadaptée aux besoins de stabilité, de disponibilité et de présence émotionnelle des jeunes enfants. S’il ne met pas en doute le besoin de places en barnehage pour les enfants entre 1 et 2 ans, il interpelle les instances politiques et professionnelles sur la nécessité de réfléchir précisément aux modalités d’accueil pour les enfants les plus jeunes, et déplore que cette réflexion n’ait pas devancé et préparé leur entrée de plus en plus massive dans les barnehage ces vingt dernières années.

C’est d’ailleurs un sentiment partagé par Marit Heldal, professeur à l’Institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim, et de la grande majorité des professionnels de la Petite-Enfance en Norvège.

Il semble donc que la prise en charge de la Petite-Enfance va, ici aussi, être un enjeu et un thème de société central dans les années à venir. Preuve en est : les vives réactions qui suivent toute déclaration politique l’abordant, et ce quelle qu’elle soit finalement. Une certitude : la virulence des débats est à la hauteur de l’importance du sujet.