Interview de Marit Heldal

Marit Heldal, professeur du module

 Développement de l’enfant, jeux et apprentissages “ 

à l’institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim

Quel a été jusqu’à présent votre parcours professionnel ?

J’ai d’abord travaillé en tant qu’enseignante avec des enfants âgés de 6 à 10 ans, puis j’ai refait une formation pour travailler en tant que barnehagelaerer. C’est vraiment dans le cadre de ce poste que j’ai notamment découvert l’importance de la coopération entre l’enseignant, l’enfant et ses parents. 

Cette expérience m’a vraiment donné envie de devenir formatrice à l’Institut de la Reine Maude ; mon ambition est avant tout de motiver les étudiants à croire profondément en leurs connaissances sur l’Enfant, et à développer leur confiance en eux de manière à échanger et à agir en tant que professionnels. Je travaille donc actuellement en tant que formatrice pour le domaine « développement de l’enfant, jeux et apprentissages ».

Depuis mon arrivée en Norvège, j’observe que la période d’adaptation, quand un enfant commence au barnehage, est parfois de trois jours. Cela me semble très peu. Bien sûr, dans certains cas, ces trois jours sont suffisants. Mais partir du principe qu’un jeune enfant devrait être prêt à intégrer ce nouvel environnement et ce groupe, composé qui plus est de nouvelles personnes, en 3 jours me semble incroyable. Cela m’a parfois donné le sentiment que la théorie de l’attachement était peu connue ici. Cette impression a été validée par le public présent à la conférence d’Allan Schore, fin septembre à Oslo.Quelle est votre positionnement sur cette question ? Parlez-vous de la théorie de l’attachement à vos étudiants, et si oui, de quelle manière le faites-vous ?

Nous parlons de la théorie de l’attachement, et de Bowlby en particulier, pendant les cours sur le développement de l’enfant. Ma référence sur le sujet est plutôt norvégienne. C’est May Britt Drugli, professeur à la faculté de médecine, qui travaille pour le centre régional pour les enfants et les jeunes, et particulièrement pour la santé mentale et le bien-être des enfants en Norvège. Elle s’est beaucoup penchée, ces dernières années, sur le sujet des enfants les plus jeunes commençant au barnehage, et sur la manière dont ils le vivent et le gèrent émotionnellement. Elle a toujours insisté sur la nécessité pour l’enfant de s’attacher à un adulte en particulier au barnehage. Mais cette vision entraîne d’autres problématiques, notamment quand l’adulte en question est malade. Mon objectif premier, en tant que professionnelle et formatrice, est de permettre à mes étudiants de travailler sur leur propre sécurité intérieure. Je commence toujours par essayer de faire remonter en eux leurs ressentis d’enfants, particulièrement dans les relations qu’ils avaient avec les adultes. : comment se sentaient-ils ? Se rappellent-ils de ce qui impactait sur eux ? J’essaie de leur faire revenir en mémoire et décrire des contacts positifs qu’ils ont pu avoir avec des adultes, et comment ils se sont alors sentis. Et de là, je les invite à réfléchir à la manière dont ils souhaitent rentrer en contact avec l’enfant. Je leur propose de réfléchir sur tout cela. Ils vont devenir barnehagelaerer, donc ils doivent avoir une grande sécurité intérieure, car les enfants ressentent tout, et la sécurité ou l’insécurité des adultes les entourant influe donc particulièrement sur eux. Je parle aussi de Freud, de Piaget, de Skinner (qui est à mon sens souvent mal compris), et de Bowlby. Mais j’en parle de manière très simple, et finalement pas énormément.

Ici, nous envisageons la réalité en tant que système. Un barnehage est un système. Et les employés de ce système sont parfois malades. Donc mon objectif est d’aider mes étudiants à comprendre cette vision systémique, et à essayer de voir comment ce système peut fonctionner aussi bien que possible autour de l’enfant. Les adultes d’un barnehage, par exemple, doivent toujours travailler en équipe, et considérer que chaque enfant est sa responsabilité, même s’il est concrètement dans une autre classe. D’autre part, permettre à un enfant de se sentir sécure ne passe pas seulement par le développement d’un attachement entre cet enfant et un adulte du barnehage, mais passe aussi et beaucoup par l’attachement créée avec la famille et les proches de l’enfant. Apprendre à connaître l’environnement de l’enfant et sa famille est primordial. Je ne suis donc pas seulement centrée sur la théorie de l’attachement. Je la considère en fait plus comme un système qu’une théorie, et je pense que ce système dépend beaucoup des ressources de chacun (l’enfant, le barnehagelaerer, les parents). Un enfant insécure peut l’être car ses parents eux-mêmes le sont, ou car un membre du personnel l’est.

Mes étudiants vont être des leaders. C’est d’ailleurs une des premières choses que je leur dis quand ils arrivent au centre de formation : « Vous allez être des leaders. Vous allez impulser positivement sur la dynamique du barnehage. De cette manière, vous permettrez à l’enfant, à sa famille, à vos collègues et au groupe d’être également sécures. »

Donc vous ne conseillez pas une longueur particulière pour la période d’adaptation de l’enfant au barnehage ?

Non, mais je pense que cela doit être flexible. Et j’ajoute : pourquoi les rencontres avec les parents devraient se faire dans un bureau ? Pourquoi plutôt ne pas inviter les parents et l’enfant à passer du temps ensemble au barnehage ? Parfois, les parents n’ont pas beaucoup de temps. Mais je crois qu’il est très important de leur faire sentir qu’ils sont bienvenus, et que leur présence est vraiment importante dans cette période. Quand je travaillais en tant que barnehagelaerer, j’ai rapidement compris l’importance d’échanger en ayant le parent assis près de moi, plutôt qu’il soit d’un côté d’une table, et moi de l’autre. Passer du temps ensemble, aller se promener, voire rendre visite à la famille chez elle si la situation semble le nécessiter, me semblent être des moyens très positifs pour apprendre à connaître les parents et à créer une relation solide avec eux. Il est primordial pour moi de partager cette vision avec mes étudiants.

C’est amusant : ce que vous dites là me rappelle une phrase de Gordon Neufeld. Selon lui, ” si nous vivions dans un monde en harmonie avec le développement de la Nature, parents et enseignants se lieraient d’abord d’amitié, puis les parents assumeraient le rôle qui leur est dévolu et présenteraient les enseignants à leurs enfants. “

C’est tellement vrai. Je ne connais pas encore Gordon Neufeld, mais il exprime vraiment ici ce que je pense. Nous devons effectivement devenir amis. Nous devons aller pour moi au-delà du simple point de vue professionnel. Ou plutôt, être professionnel revient pour moi dans cette situation à devenir amis. Si je parviens à partager cette vision- là de notre métier avec mes étudiants, et s’ils la vivent réellement, je pense qu’ils exerceront ce métier plus longtemps. Nous savons en effet que les barnehagelaerer quittent souvent ce poste après quelques années de pratique. C’est un métier très prenant. Peut-être ce constat est-il dû au fait qu’ils en font trop, mais je pense également que souvent, ils maintiennent une distance trop grande, humainement, avec les enfants et leurs parents. Ils ont peur de devenir trop proches. Je pense que l’important est déjà de se rencontrer soi-même, en étant à l’écoute de ses sentiments, de ses émotions… pour pouvoir ensuite rencontrer l’Autre. Etre barnehagelaerer nécessite la capacité de bien comprendre toutes les strates des relations humaines. J’essaie donc de les faire réfléchir aussi à cet aspect du métier.

Pour vous, si l’enfant est pris en charge ainsi au barnehage, lui faire débuter cette vie en collectivité à 1 an est adapté? Ou bien pensez-vous qu’attendre un peu serait plus pertinent ?

Voilà une question difficile. Je pense que le barnehage est un environnement adapté à l’enfant, même s’il est très jeune, à partir du moment où les adultes présents l’accompagnent de manière adaptée. Tous les adultes : barnehagelaerer et assistants. Il est primordial qu’ils réfléchissent à leurs pratiques, qu’ils ne cessent jamais de se questionner, de se remettre en question, l’important étant de rendre les enfants totalement sécures. De toute façon, aujourd’hui, presque 95% des enfants fréquentent le barnehage. Que feraisje, moi, si j’avais maintenant un jeune enfant ? Je choisirais probablement un barnehage dans lequel j’ai totalement confiance. Je comprends parfaitement que les parents soient insécures, posent des questions, aient besoin d’avoir beaucoup de renseignements et d’informations. Et mes étudiants doivent comprendre pourquoi les parents ressentent cette insécurité, et ils doivent l’accueillir avec respect. Cela fait également partie de leur travail.

Vous ne conseillez donc pas forcément non plus aux jeunes enfants d’avoir des journées plus courtes au barnehage ?

Je pense que ça dépend de la situation globale. Je ne souhaite pas que les parents restent à la maison avec leur enfant plutôt que d’aller travailler. Je pense qu’un parent à la maison déprimé, car se sentant en marge de la société, a une influence pire pour l’enfant que ne l’est celle du barnehage.
Nous avons connu beaucoup de débats sur ce sujet en Norvège depuis dix ans. Pour moi, l’important est de montrer
à mes étudiants comment ils peuvent contribuer à créer une dynamique relationnelle positive et sécure au sein d’un groupe d’enfants ; et de quelle manière un enfant peut apprendre d’un autre enfant, et comment ils peuvent aussi apprendre ensemble, que ce soit sur les plans émotionnel, social, physique, cognitif… Utiliser les ressources apportées par chacun dans le groupe pour que chaque enfant soit sécure et rencontré là où il en est, à quelque étape de son développement que ce soit. Voilà l’essentiel, et sans doute le plus complexe.

A propos des barnehagelaerer, j’ai le sentiment que beaucoup d’étudiants commencent la formation après avoir travaillé quelques années, pas directement après le bac. Est-ce exact ?

Ce ne sont pas des statistiques officielles, mais mon expérience montre que quelques-uns des étudiants ont 18 ou 19 ans, et quelques-uns ont plus de 25 ans. Mais la plupart ont entre 20 et 25 ans. Et j’observe que l’âge ne veut rien dire. J’essaie de toute façon de rencontrer chaque étudiant là où il en est également, que ce soit en terme de développement personnel et de connaissances.

Pour moi, ce métier est juste le plus important au monde. Le dire ainsi peut sembler grandiloquent, presque religieux. Mais c’est important, la responsabilité est grande. Après leur avoir souhaité la bienvenue, je rappelle dont à mes étudiants, en début d’année, à quel point je les trouve courageux, et à quel point leurs responsabilités vont être immenses. La manière dont ils vont exercer leur métier aura une influence et un impact sur chacun des enfants dont ils vont être amenés à s’occuper. S’approprier les connaissances, le vocabulaire, les faire siens, rester soi- même, avoir conscience de soi-même, des autres et de ce qui se passe quotidiennement dans le barnehage : voilà vraiment ce que j’essaie de transmettre à mes étudiants.

Au sujet du personnel, il est assez frappant, en Norvège, de constater que dans une équipe, seul le barnehagelaerer est en général formé. Les assistants, la plupart du temps, ne le sont pas. Quel regard portez-vous sur cette réalité ?

C’est un énorme problème selon moi. La qualité de l’accueil ne peut jamais être trop bonne. C’est donc vraiment dommage qu’il y ait tant de « non-professionnels » dans ce secteur d’activité. La Norvège a connu un boom des barnehage quand le gouvernement a déclaré que chaque enfant du pays devait avoir une place en barnehage. La profession n’y était pas du tout préparée. Cela a donc créé beaucoup de problèmes. J’espère que nous parviendrons à les résoudre dans les années à venir.

Avez-vous justement connaissance de projets de formation d’assistants ?

Oui, l’Institut où je travaille en dispense déjà une. C’est très populaire. Les assistants qui la suivent sont très intéressés et investis dans leur travail, donc très motivés. ll y a bien sûr aussi des assistants avec des niveaux de qualification plus importants qui ne sont pas du tout investis dans leur poste. C’est comme dans tous les secteurs d’activité. Mais c’est vraiment dommage quand on travaille avec quelque chose d’aussi important et précieux que l’enfant et l’être humain. Nous devrions tous être dévoués. Accompagner des étudiants dévoués, c’est ma priorité.

Quels autres professionnels peuvent intervenir dans les barnehage?

Les personnels du service éducatif et psychologique et du service psychiatrique de l’enfant si besoin il y a. Les barnehagelaerer travaillent en coopération avec ces aides extérieures. Ils connaissent bien l’enfant, les parents. Observer l’enfant puis discuter avec les parents pour qu’ils acceptent cette aide précieuse fait partie de ce processus. Et là encore, créer cette belle coopération autour de l’enfant est définitivement plus facile quand on est ami avec ses parents. Toute la dynamique de travail sur l’attachement est primordiale dans ces situations là également.

Pour finir, on parle beaucoup du développement des compétences sociales au barnehage. Comment accompagneriez-vous un enfant qui reste un peu en retrait du groupe, par exemple?
Il est assez facile de se rendre compte qu’un enfant est isolé dans un groupe. Quand je l’observe, je prends la décision de concentrer l’ensemble des mes efforts et de mon attention sur cet enfant, de vraiment l’accepter et l’aimer tel qu’il est, de manière globale, avec tout mon cœur, tout mon corps et toute mon intention. Alors les autres enfants vont pouvoir observer à leur tour que j’apprécie profondément cet enfant, que je prends soin de lui également. Puis j’essaie de découvrir ses ressources, et je crée une situation où cet enfant va avoir la possibilité de m’aider, de collaborer avec moi, de devenir mon assistant. Et cette façon d’intégrer l’enfant isolé dans nos activités lui permet généralement de créer des liens dans le groupe.

J’ai également parfois accompagné des enfants qui arrivaient au barnehage avec des vêtements sales, ou qui sentaient mauvais. Je pense qu’il ne faut jamais sous-estimer l’importance des sens chez les enfants, et entre eux. Je les aidais toujours à se changer s’ils étaient d’accord. Nous devons toujours avoir des vêtements, des chaussures, des chaussons supplémentaires pour que cela soit possible, et qu’aucun enfant dans aucun barnehage ne soit jamais stigmatisé.

Interview d’Ellen Beate Hansen Sandseter

Interview d’Ellen Beate Hansen Sandseter

Ellen Beate Hansen Sandseter,

professeur du module « Nature, Santé et Mouvement» à l’institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim

Quel est votre poste actuellement ?

J’étais à la base professeur d’éducation physique, et j’ai suivi une formation de psychologie réservée aux enseignants.  Je suis aujourd’hui formatrice à l’Institut de formation des barnehagelaerer de Trondheim. J’enseigne ce qui est à présent devenu le domaine de compétences « Nature, Santé et Mouvement ». En général, les formateurs de l’Institut sont généralement aux-mêmes barnehagelaerer, sauf pour les sujets spécifiques comme le mien, les mathématiques, la nature et les sciences, et les arts.

En Norvège, tous les enseignants sont formés au même endroit, qu’ils souhaitent ensuite travailler en barnehage public ou privé ?

Oui, en Norvège, il existe une seule formation, de laquelle sortent des professionnels enseignants certifiés. C’est la formation publique nationale, et c’est la même pour tous, dans tout le pays.

L’intitulé du poste des étudiants que vous formez a récemment changé. Avant, ils étaient ” enseignants de l’école maternelle “. A présent, ils sont « enseignants de jardin d’enfants ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La profession a été effectivement renommée. Une réforme de l’éducation assez importante a été mise en place depuis environ un an et demi, et concrètement mise en œuvre en août 2013. 

Les objectifs de la formation restent les mêmes, mais ils sont construits différemment. Le cursus n’est par exemple plus réparti en « sujets » mais en « aires de compétences » 8. L’institution préfère que les apprentissages soient organisés ainsi, de manière plus holistique.

Le changement de nom du poste est, selon moi, clairement un acte politique : ainsi, on ne souhaite pas voir le barnehage juste comme ce qui existe avant l’école. La profession souhaitait vraiment s’affirmer comme indépendante, et autre qu’une simple préparation à l’école.

La formation est-elle identique, que les étudiants souhaitent travailler avec des enfants de 0 à 3 ans ou de 3 à 6 ans ?

Oui, c’est la même. La formation permettra aux étudiants de travailler avec des enfants de 0 à 6 ans. Il est de toute façon important de connaître l’intégralité du développement de l’enfant pour cette tranche d’âge, de manière à savoir ce qui s’est passé avant, et ce qui se passera après.

Par contre, au cours de la troisième année, les étudiants peuvent choisir d’approfondir un sujet dans le cadre de la rédaction d’un mémoire 9, et ce sujet peut-être l’accompagnement des tout-petits.

Ensuite, lorsque leur formation est terminée, ils ont les compétences pour travailler avec des enfants de 0 à 6 ans. De toute façon, quand ils cherchent du travail, ils ne postulent pas pour un groupe d’âge, mais pour un poste en barnehage. Ils peuvent donc travailler quelques années avec les jeunes enfants, puis quelques années avec les enfants plus âgés.

Les équipes en poste sont composées de quel type de professionnels ?

Les barnehagelaerer, qui sont formés, et les assistants, qui ne le sont en général pas, du moins au départ.

Si vous deviez citer les deux ou trois choses primordiales que vous souhaitez transmettre à vos étudiants et que vous aimeriez qu’ils gardent en tête tout au long de leur carrière ?

Les études qualitatives montrent que la compétence relationnelle du professionnel vis à vis des enfants est primordiale. Les compétences et les connaissances permettant au barnehagelaerer d’assister l’enfant dans le développement des relations avec les autres, que ce soit les enfants ou les adultes, et d’aller à la rencontre de chaque enfant, en considérant son stade de développement et ses besoins, me semblent effectivement essentielles. Je dis également à tous mes étudiants que s’ils ne sont pas capables de faire revivre l’enfant de 3 ou 4 ans en eux, ils ne doivent pas devenir barnehagelaerer. Si leur but est de boire un café dans un coin de la classe et de regarder les enfants, ils ne pourront jamais être des pédagogues. Ils ont besoin de s’engager dans ce métier. Ils doivent aimer jouer avec les enfants, soutenir leur développement, s’impliquer dans les activités, toujours être conscient de ce qui se joue et représenter un support sécure pour l’enfant.

Enfin, les étudiants doivent développer la compétence suivante : utiliser les situations de jeux comme des supports d’apprentissages. L’idée est de s’intéresser à l’intérêt des enfants pour quelque chose à un moment donné, et d’avoir la capacité de créer spontanément des situations d’apprentissages sur le sujet. Et pour pouvoir être aussi flexible, ils ont vraiment besoin de savoir ce qu’ils font, et d’avoir les connaissances leur permettant de les faire soudain ressortir sans que cela n’ait été planifié. Je pense vraiment que les enfants de 0 à 6 ans sont les plus motivés pour apprendre si l’on suit leurs centres d’intérêts.

Pour moi, un barnehagelaerer utilise à la fois ses compétences personnelles et ses connaissances académiques. En Norvège, on se focalise beaucoup sur le terme d’Education. Pour les enfants, ce terme regroupe à la fois les apprentissages et le développement. C’est la même chose pour les barnehagelaerer. Ils doivent traverser tout ce processus d’apprentissage pour avoir au final les compétences personnelles et les connaissances académiques requises.

Vous le savez sans doute : beaucoup de parents étrangers sont assez surpris quand ils visitent un barnehage norvégien pour la première fois. Certains ont le sentiment que les enfants jouent librement, de manière assez brutale parfois, sans qu’il semble y avoir de règle.

Je pense que cela dépend du pays d’origine de ces parents. C’est vrai que les jardins d’enfants, dans d’autres pays, ressemblent davantage à l’école. En Norvège, nous sommes très représentatifs du « modèle nordique », basé sur le jeu libre, l’exploration et le développement des compétences motrices et sociales de l’enfant : apprendre à devenir un bon citoyen, à respecter les autres, à se faire des amis et à les garder, comprendre quel genre de société on souhaite créer… Les apprentissages académiques à cet âge ne sont pas très importants pour nous, car on estime qu’ils arrivent naturellement quand l’enfant peut jouer librement et être actif de multiples façons.

Je pense que c’est ce qui donne parfois l’impression que les enfants ne font que jouer et que rien n’est planifié. Mais tous les barnehage ont un planning pour l’année, pour le mois, pour la semaine. Par contre, c’est sûr qu’on garde beaucoup de flexibilité, l’important étant de proposer un environnement de jeux qui peut soutenir le développement global de l’enfant.

Si le barnehagelaerer a pour objectif un apprentissage scientifique en lien avec la Nature, c’est évident qu’il ira en forêt avec les enfants plutôt que d’utiliser des photos, par exemple.

J’ai récemment entendu parler d’un documentaire norvégien en cours de réalisation, qui présente la manière française d’élever les enfants comme un modèle. Avez-vous lu cet article ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

J’ai effectivement lu cet article. Ce que j’ai compris, c’est que cette équipe souhaitait montrer de quelle manière on pouvait être plus exigeants avec les enfants. En Norvège, on protège peut-être trop nos enfants en un sens. Ils n’ont pas de notes à l’école, ni d’appréciations de la part des professeurs car on craint que cela les blesse. Il faut peut-être les confronter à la réalité. En France, le système scolaire est plus exigeant : les enseignants ont plus d’attentes vis-à- vis des enfants, font davantage de commentaires sur leur travail.

 

Et vous, qu’en pensez-vous ? Que pensez-vous par exemple de la volonté ici de ne pas donner aux élèves de notes ?

En fait, je ne pense pas qu’on devrait surprotéger nos enfants. Ils ont besoin de savoir à quoi ressemble la réalité. Mais pour les notes à l’école, je trouve que n’en donner qu’à partir de 13 ans, c’est largement assez tôt. En Angleterre, les enfants sont notés dès qu’ils ont 5 ou 6 ans, et les études montrent des taux de dépressions et de suicides très élevés. Les enfants souffrent énormément du fait d’être constamment jugés. On doit sans doute trouver un juste milieu entre les deux systèmes.

Mais en vous écoutant, je trouve que votre système scolaire ressemble en fait à votre système social et professionnel. La hiérarchie est très peu marquée généralement, et les gens sont très peu dans le jugement. Tout cela est donc très logique en un sens.

Oui, nous sommes un pays très démocratique, et cela ressort aussi dans notre système scolaire. Mais quand j’étais enfant, il y avait beaucoup plus de discipline à l’école. Les enseignants étaient beaucoup plus autoritaires, et étaient beaucoup plus respectés. C’est en tout cas mon avis. Cela explique que beaucoup de norvégiens aimeraient revenir en arrière. Nous souhaitons donc conserver notre société égalitaire et démocratique, mais il est important de mettre en place de bons environnements d’apprentissages. Et parfois, il faut avouer que c’est l’anarchie complète en classe. Je pense que cette évolution est également due au fait que les parents ont maintenant souvent un niveau d’études important, et questionnent davantage les choix des éducateurs et des enseignants qu’auparavant. Beaucoup de choses sont à mon sens très positives concernant l’éducation dans notre pays, mais nous avons, comme partout, le revers de la médaille également.